Lexique de l'Espagne Moderne
Michel Boeglin - Vincent Parello

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  • Université d'Alcalá de Henares
    Université d'Alcalá de Henares
  • Grenade - Palais de Charles V
    Grenade - Palais de Charles V
  • L'Escurial
    L'Escurial
  • L'hôpital Santa Cruz de Tolède
    L'hôpital Santa Cruz de Tolède
  • Ayuntamiento de Séville
    Ayuntamiento de Séville
  • Velázquez, Vue de Saragosse
    Velázquez, Vue de Saragosse
  • Charles III mangeant devant sa cour
    Charles III mangeant devant sa cour
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Architecture Version imprimable ajouter au classeur

Si l’architecture espagnole du Siècle d’Or peut être analysée à l’aune des styles et des courants européens, tels que le gothique, la renaissance, le classicisme, le baroque, etc., elle n’en conserve pas moins des traits spécifiques qui sont liés à des circonstances historiques particulières. La longue présence de l’Islam, le décalage de l’organisation sociale par rapport à d’autres pays d’Europe, l’étroite imbrication du religieux et du politique, ont contribué à forger un art original fait de tradition et de modernité. L’architecture s’illustra sous le règne des Rois Catholiques et connut un essor remarquable après l’accession de Charles Quint au pouvoir. Au XVe siècle, l’afflux continu des métaux précieux en provenance des Indes ainsi que la bonne conjoncture économique qui perdura jusque dans les années 1590 contribuèrent à augmenter les moyens du mécénat royal, ecclésiastique, noble et bourgeois (grands marchands et financiers). L’architecture religieuse, civile et militaire bénéficièrent de cet extraordinaire dynamisme économique et social.

L’architecture gothique flamboyante

Les historiens de l’art proposent de scinder l’architecture gothique en trois grandes périodes : le premier art gothique (première moitié du XIIe siècle), le gothique classique (à partir de la deuxième moitié du XIIe siècle) et l’art gothique flamboyant (à partir de la seconde moitié du XIVe siècle). Lié à la nouvelle politique de mécénat des princes et des bourgeois, l’art gothique flamboyant vit le jour en France dans la seconde moitié du XIVe siècle, avec les cathédrales de Beauvais, de Senlis, du Mont-Saint-Michel, etc. Son nom vient des lignes sinueuses qui évoquent la forme de la flamme.

Les principales caractéristiques stylistiques et décoratives de cet art, sont la voûte sur croisée d’ogives (voûte sexpartite ou quadripartite), l’arc-boutant, l’arc en accolade, les jeux de courbes et de contre-courbes des fenestrages, les contours tourmentés rappelant les motifs végétaux du chou frisé et du chardon, les nervures des voûtes, les liernes et les tiercerons… Dans le domaine de l’architecture religieuse, le plan des cathédrales adopte la longue nef flanquée de collatéraux, le transept large et le choeur muni d’un déambulatoire à chapelles rayonnantes. En rupture avec l’art roman, aux contours assez massifs, l’art gothique s’illustre par sa légèreté, sa luminosité, sa grâce décorative, sa dynamique verticale et la prédominance des vides sur les pleins.

L’Espagne des Rois Catholiques fut un véritable chantier qui employait une abondante main-d’oeuvre d’architectes, d’entrepreneurs, de tailleurs de pierre, de charpentiers, de sculpteurs, de couvreurs, de briquetiers… espagnols et étrangers, du nom de Cologne, Arfe, Egas, Siloe, etc. Parmi les principales manifestations du style gothique, on citera, pour la couronne de Castille, les cathédrales de Ségovie, Tolède et Séville et, pour la couronne d’Aragon, le quartier gothique de Barcelone et l’église Santa María del Mar, ainsi que la cathédrale de Palma de Majorque.

L’architecture de la Renaissance

Dans la lignée du Quattrocento, s’opère au XVIe siècle en Espagne le passage du moyen âge aux temps modernes, grâce à une nouvelle culture héritée de l’Antiquité gréco-latine. Les architectes de l’époque adoptent le canon des proportions, la symétrie, la régularité et l’harmonie. Sur le modèle du Colisée, les divers ordres –ionique, dorique, corinthien– sont superposés et hiérarchisés du plus massif au plus aérien. L’arc en plein cintre flanqué de pilastres généralement ornés d’arabesques, de grotesques, de rinceaux ou de losanges, ainsi que les ordres grecs et romains font leur apparition sur les façades des édifices.

Si la Renaissance italienne a pénétré en Espagne comme elle l’a fait partout en Europe, à travers des artistes italiens émigrés ou des artistes espagnols partis se former en Italie, elle ne parvint pas à effacer les styles antérieurs, à savoir le gothique et l’art mudéjar. Appliqué à l’art, le terme mudéjar désigne la synthèse architecturale opérée en Espagne entre les principaux courants de l’Occident chrétien et les formes et matériaux issus de l’art musulman.

Cette symbiose originale entre le gothique, l’art mudéjar et la Renaissance italienne a donné naissance à un style autochtone, nommé plateresque, terme dérivé des mots plata et platero, qui permet la comparaison entre le sculpteur travaillant la pierre et l’orfèvre ciselant le métal précieux. Le style plateresque se caractérise, entre autres, par la faiblesse du relief travaillé comme une dentelle de pierre, le quadrillage de la surface à décorer (goût pour la quadrature) et la tendance à la décoration «suspendue» défiant littéralement les lois de la pesanteur. La façade de l’université de Salamanque (débutée en 1525 par Enrique Egas) avec ses deux portes en arc en anse de panier séparées par un meneau et son immense panneau compartimenté, offre une illustration parfaite de ce style plateresque.

Classicisme et baroque

Sous le règne de Philippe II, principalement, l’architecture espagnole abandonna toute trace gothicisante et adopta un art classique qui imitait les grandes créations de la Renaissance italienne. De cette esthétique classique, on retiendra, principalement, les lignes droites, les angles droits (type colonne-architrave), les coubes régulières (cercle), les proportions mathématiques, le système d’un ordre par étage, la sobriété des surfaces et des plans.

Inspiré de la Villa Madame de Rome, le palais de Charles Quint à Grenade - dont Pedro Machuca dirigea les travaux jusqu’en 1550 –, se présente sous la forme d’un carré dans lequel vient s’insérer une cour circulaire à deux étages de galeries d’ordre dorique et ionique. La sobriété et l’austérité du bâtiment offrent un curieux contraste avec l’espace architectural oriental de l’Alhambra musulmane. Cela dit, la sobriété classique ne s’impose et ne triomphe véritablement qu’à l’Escurial. Cet immense édifice de granit fut édifié par Philippe II, en exécution d’un voeu en l’honneur de saint Laurent. Confié à l’architecte Juan Bautista de Toledo, en 1563, et achevé par Juan de Herrera, en 1584, l’Escurial est un vaste quadrilatère d’édifices à l’aspect sévère, séparés par des cours intérieures et flanqués de quatre tours d’angle. Au fond de la cour des Rois, se dresse l’église surmontée d’une coupole et d’un lanternon.

Avec l’apparition du baroque à la mort du roi Prudent, un nouveau style se développa en Espagne, nommé churrigueresque, du nom de l’architecte José Churriguera (1665-1725). En réaction à la sévérité de l’art classique précédent, le churrigueresque a recours à une ornementation riche et foisonnante, caractérisée par des façades hérissées, des entablements ondulés, des frontons brisés, des volutes à rebours, des colonnes torsadées que l’on retrouve dans les rétables, et par une décoration délirante où abondent le marbre, le jaspe, l’onyx, l’agathe et le bronze (Transparente de la cathédrale de Tolède, sacristie de la Chartreuse de Grenade, portail de San Andrés de Valence, etc.).

En dehors de l’Escurial (1563-1584) et du palais du Buen Retiro (1631-1640), les créations les plus marquantes des XVIe et XVIIe siècles furent la Plaza Mayor de Madrid (1617-1619), le Pardo et Aranjuez, la reconstruction du coeur de la ville de Valladolid (1572-1576) détruit lors du terrible incendie de 1561, les cathédrales de Ségovie, Jaen, Grenade, Málaga, les collégiales, les monastères et les couvents, les palais des conquistadors à Trujillo et Cáceres, les palais de l’aristocratie sévillane, etc. Il ne faut pas perdre de vue que le paysage monumental des villes espagnoles a été façonné, en grande partie, au Siècle d’Or. C’est au XVIe siècle que furent réalisés à Séville le palais des Medinaceli, connu sous le nom de Casa de Pilatos (1525-1530), l’hôpital des Cinq Plaies (1546-1613), l’hôpital de la Charité, la bibliothèque Colombine (à partir de 1551) et la bourse des marchands (Lonja) (1589-1598). L’exemple de Séville est loin de constituer un cas isolé : des villes comme Salamanque, Valladolid ou Tolède connurent à la même époque un extraordinaire dynamisme architectural.

Bibliographie

Barbé-Coquelin de Lisle, G., Siècles d’Or de l’architecture hispanique, Biarritz, 2001 ; Bayon, D., L’architecture en Castille au XVIe siècle, Paris, 1967 ; Camara Muñoz, A., Arquitectura y sociedad en el Siglo de Oro, Madrid, 1990 ; Chueta Goitia, F., Arquitectura del siglo XVI, Ars Hispaniae, 11, Madrid, 1953 ; Durliat, M., L’architecture espagnole, Toulouse, 1966 ; Hernández Díaz, J., La escultura y la arquitectura españolas del siglo XVII, Madrid, 1988 ; Lambert, E., L’art en Espagne et au Portugal, Paris, 1945.
 
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