Lexique de l'Espagne Moderne
Michel Boeglin - Vincent Parello
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Banditisme et course Version imprimable ajouter au classeur

La langue castillane du Siècle d’Or dispose de deux termes pour parler du banditisme: le bandolero, membre d’une faction nobiliaire, et le salteador, modèle du bandit de grand chemin. A l’époque moderne, le banditisme sévissait principalement dans les territoires frontaliers entre l’Aragon et la Catalogne, la sierra Morena et les Alpujarras, où les bandits morisques faisaient figure à la fois de hors-la-loi et de dissidents religieux. La Méditerranée, quant à elle, était un perpétuel terrain d’affrontement entre Maures et chrétiens.

Le banditisme catalan

Dès la fin des années 1540, des groupes importants de bandits se formèrent dans les territoires de la couronne d’Aragon. Des chefs du nom de Guillén de Jossa, Lupercio Latras, Felipe de Bardaxí, Lorenzo Juan, Ramón de Mur, Miguel Juan Barber, el Minyó, etc., devinrent la hantise des autorités royales et municipales. Les différents vice-rois furent amenés à prendre des mesures draconiennes pour enrayer le fléau du banditisme qui menaçait la paix civile du principat.

A partir de 1564, sous le gouvernement du vice-roi don Diego Hurtado de Mendoza, des amnisties ponctuelles furent négociées entre tel ou tel chef de bande et les autorités. En échange de leur liberté, les chefs repentis devaient s’engager à servir le roi dans l’armée, en Italie, en Flandres ou en Afrique du Nord, pendant une période de cinq à dix ans. Les chefs étaient de véritables professionnels organisés en bandes, qui agissaient comme mercenaires pour le compte de seigneurs engagés dans des luttes de clans. Ces bandes qui dépassaient souvent la centaine d’hommes, répandaient la terreur dans les villes et les campagnes et perturbaient lourdement la vie économique. En 1580, Tomás de Banyuls employait une milice de 700 hommes. Dans les années 1610-1611, les effectifs de Perot Rocaguinarda, rebaptisé Roque Guinart sous la plume de Cervantès, oscillaient entre 90 et 350 hommes. En 1588, El Minyó de Montella avait 280 hommes à son service. D’une étude menée par Xavier Torres, il ressort que 72,8% des bandouliers étaient issus du secteur primaire (laboureurs, bergers, meuniers, charbonniers, etc.), 25,2% du secteur secondaire (artisans du textile, du cuir, du fer, du bois, etc.), et 1,9% du secteur tertiaire (hôteliers, merciers, négociants, notaires, etc.).

Le banditisme avait tendance à se développer autour des principales voies commerciales. Trois grands axes de circulation étaient particulièrement visés: la route de Saragosse à Canfranc, la route de Saragosse à Barcelone et la route de Barcelone à Perpignan. Les attaques de convois avaient lieu de préférence entre Lérida et Igualada, au niveau de Tàrrega, Cervera ou Santa Coloma de Queralt, entre Martorell et Barcelone, à la hauteur de Molins de Rei, Cornellà ou l’Hospitalet, et entre Barcelone et Hostalric, aux alentours de Sant Celoni. Le banditisme catalan se rattache à un phénomène méditerranéen beaucoup plus vaste qui affecte l’Italie, la Yougoslavie et la Roumanie, et sa genèse ressortit à un ensemble de facteurs multiples et complexes, tels que la crise économique, le morcellement du territoire catalan en seigneuries juridictionnelles rivales, la crise de la petite noblesse, l’affrontement entre le centre (Madrid) et la périphérie (couronne d’Aragon), l’acheminement des métaux précieux par Barcelone à travers les routes de Saragosse et Lérida, de Valence et Tortosa, etc.

La course barbaresque en Méditerranée

Si le phénomène de la course tend à se perdre dans la nuit des temps, c’est surtout à partir du XVIe siècle qu’il prit de l’ampleur en Méditerranée. Sous couvert de croisade religieuse, de lutte entre la Croix et le Croissant, d’affrontement politique entre l’Empire ottoman et l’Empire espagnol, la course permit aux habitants des deux rives de la mer de se livrer à des rapines continuelles à bord des navires ennemis. D’un côté, la course musulmane était assurée par les corsaires des régences barbaresques d’Afrique du Nord. D’autre part, la course chrétienne était menée par les corsaires chrétiens et les chevaliers des deux ordres militaires: l’ordre de Saint-Etienne, créé par le grand duc de Toscane en 1561, et l’ordre de Malte, appelé à l’origine ordre des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Après avoir été chassé de Rhodes par les Turcs en 1522, l’ordre trouva refuge sur l’île de Malte, possession de Charles Quint, à partir de 1530. Après la bataille de Lépante, qui symbolise la victoire des chrétiens sur les Turcs, la grande guerre céda la place à ce que F. Braudel nomme «la course, cette guerre inférieure».

Dans son livre sur les renégats, l’historien B. Bennassar relève deux zones rouges sur la carte des périls maritimes: le «complexe du détroit de Gibraltar», espace maritime délimité par Carthagène-Oran, à l’est, et le cap Saint-Vincent-Mazagan, à l’ouest; et le «complexe sicilien», à savoir, la partie sud de la mer Tyrrhénienne, avec le détroit de Sicile et le bras de mer qui sépare la botte italienne de la côte tunisienne. Par delà le butin matériel, le commerce humain faisait florès en Méditerranée. En effet, les corsaires se livraient à la capture d’hommes, de femmes et d’enfants, lors d’attaques de convois en mer ou de razzias nocturnes effectuées dans les villages de la côte. Certains captifs chrétiens furent vendus sur les marchés d’esclaves à Istanbul, Salonique, Smyrne, Alexandrie, Tunis, Alger… D’autres furent rachetés par des religieux des ordres rédempteurs –mercédaires et trinitaires, principalement– et purent revenir dans leur pays d’origine. Finalement, d’autres optèrent pour la conversion à la religion de leurs maîtres et devinrent renégats pour échapper à la servitude ou par choix personnel. Au XVIIe siècle dans les razzias, on trouve beaucoup de morisques expulsés, embauchés pour leur bonne connaissance de la topographie des lieux.

Le phénomène du banditisme perdura tout au long du XVIIIe siècle. Avec la suppression des fueros de la couronne d’Aragon, le pouvoir central put intervenir de façon plus énergique dans la lutte contre le banditisme, sans parvenir toutefois à enrayer le fléau. Si le banditisme valencien tendit à s’étioler progressivement, en revanche, les bandits continuèrent à sévir dans la zone de Daroca à la frontière entre l’Aragon et la Castille, dans les zones forestières situées entre Zamora et Salamanque, dans la région de Manzanares en Nouvelle-Castille, dans la sierra Morena et la sierra Nevada en Andalousie.

Bibliographie

Bennassar, B. et L., Les Chrétiens d’Allah. L’histoire extraordinaire des renégats, Paris, 1989 ; Braudel, F., La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, 1966 ; Caro Baroja, J., Terror y terrorismo, Barcelone, 1989 ; Fuster, J., El bandolerisme català: la llegenda, Barcelone, 1963 ; Hobsbawn, E. J., Rebeldes primitivos, Barcelone, 1974 ; Id., Bandidos, Barcelone, 1976 ; Redondo, A. (dir.), Le bandit et son image au Siècle d’Or, Madrid, 1989 ; Reglà, J., El bandolerisme català del barroc, Barcelone, 1966 ; Torres, X., Nyerros i cadells: bàndols i bandolerisme a la Catalunya de l’Antic Règim (1590-1640), Thèse de l’Université Autonome de Barcelone, 1988.
 
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