Lexique de l'Espagne Moderne
Michel Boeglin - Vincent Parello

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  • L'expulsion des morisques
    L'expulsion des morisques
  • Séville au XVI° s.
    Séville au XVI° s.
  • Population urbaine (XVI°-XVIII° s.)
    Population urbaine (XVI°-XVIII° s.)
  • Le roi Philippe II
    Le roi Philippe II

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A la fin du règne de Philippe II, l’Espagne s’enfonce durablement dans la crise. Du point de vue politique, le tournant se situe un peu plus tard autour des années 1640-1650, avec la révolte du Portugal et de la Catalogne (1640), la défaite militaire de Rocroi (1643), les traités de Westphalie (1648) et des Pyrénées (1659). Ce déclin généralisé s’accompagne d’une prise de conscience de la décadence, perceptible à travers la littérature des faiseurs de projets (arbitristas), les compte-rendus des sessions des Cortès, et le triste bilan du royaume qui se dégage des Relations topographiques réalisées, à la demande du monarque, dans les années 1575-1580. Cette prise de conscience de la crise par les contemporains rejoint sur bien des points les analyses menées au XXe siècle par les historiens.

Des écrivains politiques comme González de Cellorigo, Sancho de Moncada ou Martínez de la Mata insistent sur la question du dépeuplement de l’Espagne, qui se vide littéralement de ses hommes, et proposent des moyens pour y remédier. Les années qui vont de 1596 à 1602 sont marquées par une grave épidémie de peste qui aura des conséquences lourdes sur la démographie. Cela dit, la crise ne peut s’expliquer uniquement en termes épidémiologiques. Des facteurs économiques, sociaux et politiques entrent également en jeu. Par ailleurs, la pression fiscale contribue à accentuer le malaise général.

Quelles sont les causes du dépeuplement de l’Espagne? En premier lieu, il faut tenir compte des crises de mortalité. L’Espagne du XVIIe siècle connut cinq grandes crises de mortalité catastrophique –1596-1602, 1629-1631, 1647-1654, 1684-1685, et 1694-1695– qui correspondent à des périodes de disette et de cherté des produits alimentaires. D’après les calculs de l’historien V. Pérez Moreda, l’ensemble de ces épidémies aurait provoqué la disparition de plus de 1,5 millions de personnes. A cette mortalité catastrophique, vient s’ajouter un autre phénomène non moins important: la dénatalité. On enregistre, tout au long du XVIIe siècle, une baisse du nombre des naissances par rapport au nombre d’alliances matrimoniales réalisées. Cette tendance dépressive est due, notamment, à l’augmentation des remariages (segundas nupcias), au développement des pratiques contraceptives (avortement, abstinence sexuelle, coitus interruptus, etc.), à l’élévation de l’âge moyen des femmes au mariage, et à la proportion chaque fois plus élevée du célibat ecclésiastique. En second lieu, il convient de prendre en compte l’expulsion des Morisques (1609-1612) qui eut, de toute évidence, des conséquences dramatiques dans la couronne d’Aragon et en Catalogne. Dans la région de Valence, l’exil de l’élite rurale morisque fut à l’origine d’une série de bouleversements dans l’économie seigneuriale (laïque et ecclésiastique). Finalement, l’émigration vers les terres du Nouveau Monde, évaluée à 5000 départs annuels, ainsi que les pertes humaines sur les champs de batailles, estimées à environ 280 000 pour l’ensemble du XVIIe siècle, contribuèrent à inverser la conjoncture démographique.

En raison de l’arrivée massive des métaux précieux américains, les prix augmentèrent plus vite que les salaires, ce qui entraîna un appauvrissement général du monde du travail. De plus, l’agriculture entra dans une phase de décadence : elle dut faire face à toute une série d’obstacles, comme la loi des rendements régressifs; la concurrence des cultures spéculatives, telles que l’olivier et la vigne, au détriment de la production céréalière ; la privatisation des biens communaux en faveur des oligarchies municipales, des seigneurs et des ecclésiastiques ; les privilèges des éleveurs regroupés autour du Conseil de la Mesta ; l’endettement généralisé de la paysannerie… Par ailleurs, sous le coup de la concurrence des produits étrangers et de l’inflation de la monnaie de billon, on assiste à l’effondrement de l’industrie textile, dans des centres comme Ségovie ou Cuenca, et, de façon plus générale, au déclin de la manufacture péninsulaire. L’Espagne du XVIIe siècle n’a pas su tirer profit de la conjoncture florissante du XVIe siècle. Malgré l’abondance de son stock métallique et le fort pouvoir de sa monnaie, elle ne parvint pas à se transformer en nation industrielle. Au lieu de développer la manufacture et de favoriser un capitalisme de type national, l’Espagne continua d’exporter des matières premières et d’importer des produits manufacturés de l’étranger, achetant à prix d’or ce dont elle avait besoin. Quant au métal précieux, au lieu de créer de la richesse, il servit en grande partie à rembourser aux banquiers étrangers (allemands et génois) les sommes avancées à la couronne pour financer les troupes basées en Italie, en Allemagne et en Flandres, et autres dépenses militaires. Sous l’effet conjugué de la conjoncture économique et de l’aversion aristocratique pour le travail (aversion que partageaient également les autres pays européens de l’époque), les classes moyennes se désagrégèrent et la société se scinda, selon les termes de Cristóbal Pérez de Herrera, en riches oisifs et en pauvres mendiants. La défaite des comuneros à Villalar (1521) vint mettre un terme à un rêve politique fondé sur le développement de l’agriculture et de l’élevage et sur le protectionnisme économique.

Bibliographie

Feros, A. et Gelabert, J. (dir.), España en tiempos del Quijote, Madrid, 2005 ; Hamilton, E., El tesoro americano español y la revolución de los precios en España, 1501-1650, Barcelone, 1975 ; Maravall, J. A., La cultura del Barroco, Barcelone, 1975 ; Molinié-Bertrand, A., Au Siècle d’Or. L’Espagne et ses hommes, Paris, 1985 ; Montemayor, J., Tolède entre fortune et déclin (1530-1640), Limoges, 1996 ; Pérez Moreda, V., Las crisis de mortalidad en la España interior (siglos XVI-XIX), Madrid, 1980 ; Salomon, N., La campagne de Nouvelle-Castille à la fin du XVIe siècle d’après les “Relaciones topográficas”, Paris, 1964 ; Viñas y Mey, C., El problema de la tierra en la España de los siglos XVI y XVII, Madrid, 1941 ; Vilar, J., Literatura y economía. La figura del arbitrista en el Siglo de Oro, Madrid, 1973.
 
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