Lexique de l'Espagne Moderne
Michel Boeglin - Vincent Parello

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Famille Version imprimable ajouter au classeur

Derrière le mot famille, au sens des dictionnaires du XVIe siècle, se trouve, certes, l’idée de parenté, même lointaine telle que nous l’entendons aujourd’hui, mais également l’ensemble des co-résidents qui, sans être nécessairement liés par le sang ou le mariage, se trouvaient placés sous l’autorité d’un même chef. Aussi, domestiques, esclaves et parents lointains résidant sous le même toit étaient-ils associés à la famille. Les sources pour connaître la taille et le nombre des familles sous l’Ancien Régime sont essentiellement les recensements de type fiscal, ainsi que les registres paroissiaux de mariage, de baptême et de décès.

Une variable démographique et une donnée fiscale

Pour analyser l'évolution de la population, la première source employée sont les recensements. Or, ces censos ou padrones, jusqu’à la moitié du XVIIIe siècle, ne comptabilisent pas les individus mais seulement les chefs de famille ou vecinos pecheros (qualifiés de vecinos), puisqu'il s'agissait de documents fiscaux destinés à recenser les contribuables. De vives discussions ont eu lieu entre démographes pour déterminer le coefficient par lequel il faudrait multiplier le nombre de feux pour avoir le nombre d'habitants. Les évaluations varient généralement entre 3,75 et 5 individus par feu en Espagne, mais il faut tenir compte des variations selon qu'on envisage une période d'essor démographique (qui tend à accroître le nombre de personnes par feu) ou de déclin, qui suscite le phénomène inverse.

La taille de la famille était déterminée par des facteurs sociaux et légaux tels que l’âge au mariage, le taux de natalité et de mortalité, de mortalité infantile, en particulier. La société d’Ancien Régime se caractérise en temps normaux par une natalité forte, de l’ordre de 40‰ à 50‰. Pour autant, la fertilité biologique n'atteignait pas son seuil maximal car divers phénomènes limitaient le taux de renouvellement des générations : l'âge au mariage, les intervalles inter-génésiques, comme nous le verrons, mais également le nombre relativement élevé de célibataires, une des caractéristiques démographiques de la péninsule, dans les centres urbains encore plus que dans les campagnes. Au XVIIe siècle, tout particulièrement, le taux de célibat (soltería) semble s’être accru et la tendance se prolongea au XVIIIe siècle, ce dont rendent compte les études réalisées à partir du Censo de Floridablanca de 1787 selon lesquelles 11 à 12% des hommes et des femmes demeuraient célibataires. Certes, une part de la population, les ecclésiastiques, ne se mariait pas, mais surtout, les conditions socio-économiques ainsi que le régime successoral en vigueur dans certaines régions, rendaient le mariage inaccessible pour un large secteur de la population.

Naître, vivre et mourir dans l’ancienne société

Contre toute attente, l'âge au mariage, plus avancé chez les Espagnols, n'entraîna pas un taux de fécondité plus élevé que dans le reste des pays européens. C’est une des particularités des modèles espagnol et italien au regard du reste du continent : l’âge au mariage pour les femmes était sensiblement plus précoce que dans les autres pays. L’âge moyen au mariage, à la fin du XVIIIe siècle, était de 23,2 ans chez les femmes et de 24,5 ans chez les hommes, alors qu’en Europe occidentale et centrale, les femmes se mariaient pour la première fois à un âge généralement compris entre 25 et 28 ans et leurs conjoints entre 27 et 30 ans. Seuls la région cantabrique et le nord-ouest de la péninsule échappaient à cette tendance et se rapprochaient du "modèle occidental", avec un âge au mariage plus tardif chez les deux sexes.

Si, en toute logique, à un âge plus tardif correspondait un nombre moindre d’enfants mis au monde, le mariage précoce de la femme ne signifiait pas pour autant une période de fertilité plus longue ni un taux de fécondité matrimoniale plus élevé. De fait, la durée moyenne de la vie commune dans une famille complète (c’est-à-dire une famille dans laquelle la femme vivait avec son conjoint jusqu’au terme de sa période de fécondité) pouvait facilement s’élever à 20 ans; or, le temps écoulé entre les noces et le dernier accouchement était en général limité à la moitié. Cette différence met en lumière que l’épuisement des capacités reproductives demeurait soumis à de nombreuses contingences, notamment physiques : période de reproduction plus courte chez les femmes ayant conçu à un âge précoce, aménorrhée normale de la lactation ou prolongée en cas de malnutrition, etc. L’activité sexuelle du couple était, en outre, conditionnée par des facteurs culturels (période d’abstinence sexuelle durant certaines périodes du calendrier chrétien), biologiques (maladies graves, sous-alimentation, anémie) ou socio-économiques (rigueur du travail féminin, fréquence et durée des migrations saisonnières, notamment en milieu rural). Enfin, il ne faut pas sous-estimer le recours à des méthodes contraceptives ou abortives, malgré l’idée longtemps admise que de telles pratiques étaient impensables jusqu’au XVIIIe siècle.

Taille de la famille

De telles limitations avaient une incidence, en toute logique, sur le nombre d’enfants par couple. De fait, le nombre d’enfants par famille complète dépassait rarement huit rejetons, y compris parmi les femmes s’étant mariées avant vingt ans. Or, dans bien des cas les migrations mais, surtout, la mort séparait les deux conjoints avant le terme de la période reproductive : ainsi, les veuves représentaient-elles une part importante de la population, jusqu'à 15 et parfois 20% du total des feux, et avaient-elles un espoir bien moindre de convoler en secondes noces que leurs congénères masculins. En outre, seule une partie des enfants atteignait l’âge adulte. Sous l’Ancien Régime, près de la moitié des personnes décédées sont des párvulos ou enfants de moins de sept ans, dont beaucoup mouraient avant leur premier anniversaire. En Espagne, la mortalité infantile (c’est-à-dire celle qui concerne les enfants morts avant d’atteindre un an) était, certes, moins élevée que dans les autres pays européens à la même époque, mais représentait néanmoins 200‰ et touchait donc un enfant sur cinq. Enfin, l’espérance de vie des Espagnols à la naissance n’était guère plus élevée que dans les autres pays européens; selon les calculs de Vicente Pérez Moreda, elle oscillait autour de 25 ans aux XVIe et XVIIe siècles et à la fin du XVIIIe siècle, la moyenne arithmétique de l’ensemble espagnol pour les années 1768-1797 n’était encore que de 26,2 ans. Une moyenne qui demeure une donnée abstraite et serait plus significative, certes, si elle ne prenait pas en compte la mortalité infantile; mais elle explique, à la fois, la lenteur de la croissance démographique et la taille relativement modeste des familles.

En effet, la taille moyenne des ménages oscillait à l’époque moderne entre quatre et cinq personnes, domestiques et esclaves compris. Il s’agit naturellement d’une moyenne et le nombre de personnes vivant sous un même toit variait de façon importante en fonction du niveau de revenus et de la catégorie socio-professionnelle des chefs de famille. Dans les familles pauvres, la mortalité à tous les âges atteignait des proportions plus élevées et les enfants étaient souvent placés en apprentissage ou comme domestiques et mozos de labranza dans d’autres maisons, amenuisant d’autant la taille de la maisonnée.

Prédominance de la famille nucléaire

Le type de famille prédominant dans l’Espagne de l’Ancien Régime est, sans conteste, la famille mononucléaire, composée du père, de la mère et des enfants. S’il s’agit du modèle familial le plus courant, les conditions socio-économiques et les particularités du système successoral de certaines régions donnaient lieu à toute une série de variantes depuis la famille élargie jusqu'à des structures familiales complexes. Ainsi, en Cantabrie et dans le Nord Ouest de la péninsule, il existait un nombre élevé de familles élargies (où, à la cellule familiale de base s’adjoignaient d’autres membres, collatéraux ou de la génération supérieure) et y compris multiples (plusieurs cellules familiales qui habitaient sous un même toit et partageaient les repas). Leur proportion, dans le nord de l'Espagne, était bien supérieure à la moyenne du pays, mais le modèle de famille nucléaire demeurait prédominant.

Différents facteurs de nature socio-économique eurent une incidence sur la configuration des cellules familiales dans ces régions : l’âge au mariage, l'importante proportion de célibataires ou encore l’émigration, relativement forte, de la population masculine. Des facteurs légaux avaient également une incidence sur la famille, comme les mécanismes de transmission patrimoniale inégalitaires en Galice ou au Pays Basque, où le droit foral consacrait la transmission du patrimoine familial à un héritier unique. Ces dispositions peuvent expliquer le rapport entre le partage inégalitaire de l’héritage et les structures familiales complexes. Sous un même toit pouvaient ainsi cohabiter le père de famille associé à l’héritier unique, repreneur désigné de l’exploitation, son épouse et leurs éventuels enfants. On arrivait ainsi à un modèle de famille-souche, réunissant trois générations sous le même toit. Au contraire, dans les deux Castilles, en Estrémadure, dans le Sud de l’Aragon, à Valence, en Andalousie et à Murcie, zones où le droit successoral était de type égalitaire et où le taux de mariage était sensiblement plus élevé, le modèle de famille de type mononucléaire était majoritaire.

Bibliographie

Casey, J., et al., La familia en la España mediterránea (siglos XV-XIX), Barcelona, 1987. Chacón Jiménez, F., Familia y sociedad en el Mediterráneo occidental (siglos XV-XIX), Murcie, 1987. Flandrin, J. L., Familles. Parenté, maison, sexualité dans l’ancienne société, Paris, 1976. Nadal, J., La población española (siglos XVI-XX), Barcelone, 1988.
 
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