Lexique de l'Espagne Moderne
Michel Boeglin - Vincent Parello

Documents

  • Velázquez, Les Ménines
    Velázquez, Les Ménines
  • Rizi, L'autodafé de 1680
    Rizi, L'autodafé de 1680
  • L'heritage Charles V
    L'heritage Charles V
  • Le Gréco, L'enterrement…
    Le Gréco, L'enterrement…
  • Grenade - Palais de Charles V
    Grenade - Palais de Charles V
  • L'Escurial
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  • Le Titien, Charles V
    Le Titien, Charles V
  • Velázquez, Les lances
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Habsbourgs Version imprimable ajouter au classeur

Le 24 février 1500, au Prisenhof de Gand, naissait Charles, fils de l'archiduc Philipe le Beau et de la princesse Jeanne. Ses grands parents comptaient parmi les plus puissants souverains d'Europe : Marie de Bourgogne, décédée dix-sept ans plus tôt, Maximilien de Habsbourg, empereur élu du Saint Empire Romain Germanique, Ferdinand roi d'Aragon et son épouse Isabelle qui l'avait associé au trône de Castille. De toute évidence, l'enfant était appelé à recueillir l'héritage des maisons de Habsbourg et de Bourgogne, et peut-être le titre impérial, mais, à cette date, on ne pouvait prévoir qu'il allait hériter de la couronne d'Espagne. Une série de décès dans la branche des Trastamare allait ouvrir les prétentions au trône d'Espagne au jeune Charles, âgé de seulement 16 ans lors de son couronnement.

La mort avait fauché en pleine jeunesse le prince héritier de la maison d'Espagne, don Juan, marié avec Marguerite d'Autriche, en 1497 ; l'année suivante, sa sœur, Isabelle, reine du Portugal, mourut et son jeune fils ne lui survécut que deux ans. La seconde fille des Rois Catholiques, Jeanne la Folle, devint ainsi l'héritière présomptive. À la mort d'Isabelle la Catholique, le 26 novembre 1504, il devenait de plus en plus évident que Jeanne n'avait pas toute sa raison et les concordias de 1505 et de 1506 prévirent que son mari, Philippe le Beau, et son père, Ferdinand, gouverneraient. Mais le souverain, à peine arrivé en Espagne, décéda le 25 septembre 1506. Jeanne restait la seule reine de Castille mais elle était incapable de gouverner et la régence de la couronne de Castille fut confiée à Ferdinand durant près de dix ans.

C'est à la mort de Ferdinand d'Aragon, le 23 janvier 1516, que son petit-fils Charles de Gand devait exercer le pouvoir, en qualité de régent, au nom de sa mère Jeanne la Folle, qui demeurait toujours, en droit, reine de Castille. Le cardinal Cisneros et le Conseil Royal ne manquèrent pas de le rappeler à la cour. Mais pour l'empereur Maximilien, son petit-fils Charles aurait plus de chances de lui succéder et d'être élu à la tête du Saint-Empire s'il possédait le titre de roi. Malgré les mises en garde en provenance d'Espagne, la cour de Bruxelles le fit proclamer roi de Castille et d'Aragon, conjointement avec sa mère. Cette proclamation fut ressentie en Castille comme un véritable coup d'Etat. Mais Cisneros, alors régent, s'inclina devant le fait accompli, de crainte de compliquer une situation déjà très délicate, alors que l'agitation s'étendait en Castille face à un pouvoir monarchique affaibli par la succession des régences.

L'empire des Habsbourgs

En 1516 Charles recueillit un quadruple héritage

  • de sa grand-mère maternelle, Isabelle la Catholique, il reçut la couronne de Castille et les territoires qui y étaient rattachés : la Navarre et les Indes ;

  • de son grand-père maternel, Ferdinand, la couronne d'Aragon et de Naples ;

  • de sa grand mère paternelle, deux territoires, la Flandre et la Franche Comté ainsi que des prétentions sur la Bourgogne ;

  • de son grand-père paternel, les domaines des Habsbourgs en Allemagne.

À ces territoires s'ajoutait, en 1519, la dignité impériale. Charles était sans aucun doute à la tête du Saint Empire Romain Germanique, mais le titre ne doit pas tromper. Tous les autres États sur lesquels il régnait conservaient leur individualité et leurs divers conseils, chancelleries, états généraux. L'ensemble des États de Charles Quint ne constituaient pas, à proprement parler, une unité; les contemporains employaient d'ailleurs plutôt le terme de monarchia.

Certes, Charles Quint avait vocation à représenter les intérêts supérieurs de la chrétienté et à coordonner, sous son autorité morale, l'action des souverains nationaux pour mettre fin aux querelles fratricides. Mais cette prétention inspirée des idéaux érasmistes, âprement défendus au sein de la chancellerie, se heurtait à de nombreuses réticences. D'abord, Charles Quint confondit souvent les intérêts de sa dynastie et ceux de l'Empire. Ensuite, la puissance accumulée par les successifs héritages constituait une menace pour les autres États, pour la France en particulier. Enfin, l'Espagne et la Castille, plus précisément, était réticente à ces prétentions universelles. La révolte des Comunidades, qui prit corps lorsque le roi devint empereur, en témoignait. L'Espagne lui fournit les hommes et les crédits pour ses grands desseins, mais à contrecoeur. Qu'il s'agisse de la lutte contre les Turcs ou de la guerre contre les protestants, l'attitude demeurait réservée voire hostile. En 1527 et 1532, les Cortès refusent de financer la guerre contre les Turcs pour sauver la Hongrie menacée. La priorité, pour l'Espagne, c'était l'Afrique du Nord et la menace barbaresque.

Partage de l'empire et politique matrimoniale

Tous ces royaumes sur lesquels le soleil ne se couchait jamais (et auxquels s’ajouteront entre 1580 et 1640 le Portugal et ses colonies d’Asie, d’Afrique et d’Amérique) restaient la propriété indivise de la famille dont le chef était le roi d’Espagne. Cependant, pour simplifier les tâches de gouvernement, Charles Quint remit les royaumes les plus riches à son fils Philippe (c’est-à-dire l’Espagne avec le Nouveau Monde, l’Italie et les Pays-Bas), tandis que son frère Ferdinand conservait les pays danubiens et recueillait la dignité impériale. Il y eut donc une branche allemande et une branche espagnole, étroitement unies, l’empereur restant l’allié, voire le subordonné de son parent de Madrid, de sorte que la diplomatie française considérait encore, au temps de Richelieu, la monarchie d’Espagne comme le véritable ennemi des intérêts français.

Cette alliance entre Vienne et Madrid se traduisait par une aide financière de l’Espagne à l’empereur et, bien souvent, par un appui militaire réciproque. Mais elle se manifestait surtout par une politique de mariages consanguins : le prestige dynastique conduisait à marier les infantes dans les plus grandes familles régnantes (c'est-à-dire au XVIIe siècle, dans les maisons d'Autriche et de France). Le risque de voir les possessions espagnoles revenir à une reine de France ou à une impératrice et, en pratique, à leurs époux, était réel. Pour s'en prémunir, Philippe III et Philippe IV assortirent le mariage de leurs filles Anne puis Marie-Thérèse d'Autriche de renonciations à leurs droits de succession, démission dont la valeur restait toujours contestable.

Cette politique matrimoniale avait été conçue pour préserver la puissance et l’unité de la maison royale, tout en évitant les guerres. Elle aboutit toutefois à la crise dynastique qui préoccupa toutes les chancelleries européennes après 1660 et s’acheva, au début du XVIIIe siècle, par un conflit généralisé, la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714). La branche aînée s'était éteinte sans héritier légitime après que l’Espagne eut connu deux siècles de gloire durant lesquels les Habsbourgs, en dépit de leur origine étrangère, finirent par s'identifier intimement à la nation castillane. Après la révolution des Comunidades (1521-1522), au début du règne du jeune Charles, cinquième des Habsbourgs, personne ne songea plus à contester le caractère espagnol de la dynastie qui présidait au destin de l'Espagne et de son empire.

Bibliographie

Chaunu, P., Escamilla, E., Charles Quint, Paris, 2000; Cosandey F., Poutrin I., Monarchies espagnols et françaises (1550-1714), Paris, 2001 ; Fernández Álvarez, Felipe II y su tiempo, Madrid, 1998 ; Hermann, C. (dir.), Le premier âge de l'État en Espagne (1450-1700), Paris, 1990.
 
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