Lexique de l'Espagne Moderne
Michel Boeglin - Vincent Parello

Documents

  • Rizi, L'autodafé de 1680
    Rizi, L'autodafé de 1680
  • Goya, Tribunal de l'Inquisition
    Goya, Tribunal de l'Inquisition
  • Berruguete, Autodafé
    Berruguete, Autodafé
  • Condamnés de l'Inquisition
    Condamnés de l'Inquisition
  • L. Valdés, Le supplice de Diego Duro
    L. Valdés, Le supplice de Diego Duro
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Inquisition Version imprimable ajouter au classeur

Tribunal de la foi, créé à la demande des Rois Catholiques en 1478, le Saint-Office de l'Inquisition entra en activité à Séville trois années plus tard. D'autres cours virent le jour, à partir de 1483, dans d'autres régions de Castille puis en Aragon. Destinées à poursuivre le crime d'hérésie, elles traquèrent essentiellement, à leurs débuts, les judéo-convers soupçonnés ou accusés de renier leur foi chrétienne pour revenir à la foi israélite de leurs ancêtres.

Fondation du tribunal

L'Inquisition espagnole ou Inquisition moderne constituait une nouveauté sur le sol espagnol même si d'autres "inquisitions" l'avaient précédée. À partir du IVe siècle, lorsque le christianisme était devenu religion d'État dans l'empire romain, l'Église avait commencé à lutter contre les mouvements hérétiques. À compter de la fin de l'Antiquité, les évêques disposaient d'un pouvoir d'inquisition (inquirire signifie enquêter en latin) parmi leurs attributions afin de poursuivre et de châtier l'hérésie; l'utilisation de ces prérogatives semble toutefois avoir été relativement limitée, notamment au haut moyen âge. Cependant, en 1231, le pape Grégoire IX créa l'Inquisition dite "pontificale" déléguant, sous son autorité, à certains inquisiteurs le pouvoir de châtier l'hérésie dans les zones où la situation le réclamait, notamment dans le sud de la France et en Aragon où le catharisme se développait dans de larges cercles.

Vista esta manera de proceder [de los inquisidores], muchos de los de aquel linaje [de judíos], temiendo aquellas ejecuciones, desampararon su casa y bienes; y se fueron al reino de Portugal, y a tierra de Italia, y a Francia, y a otros reinos, contra los cuales se procedía en ausencia por los inquisidores y les eran tomados sus bienes; de los cuales, y de las penas pecuniarias que pagaban los reconciliados, por cuanto eran de aquellos que habían ido contra la fe, mandaron el rey y la reina que no se distribuyesen en otra cosa salvo en la guerra contra los moros y en otras cosas que fuesen para ensalzamiento de la fe católica.

Algunos parientes de los presos y condenados reclamaron diciendo que aquella inquisición y ejecución era rigurosa allende de lo que debía ser; y que en la manera que se tenía de hacer los procesos, y en la ejecución de las sentencias, y los ministros y los ejecutores mostraban tener odio a aquellas gentes.

H. del Pulgar. Crónica de los Reyes Católicos.

 

Mais le tribunal fondé en Espagne en 1478, puis la cour portugaise établie en 1536 sur le même modèle, faisaient pour la première fois de l'Inquisition une juridiction autonome, de nature mixte, relevant à la fois des Rois Catholiques et du pape par sa nature religieuse, et appelée à se pérenniser. Grâce au droit de présentation, les inquisiteurs étaient, de fait, choisis par la couronne et constituaient, dès lors, un corps de fonctionnaires acquis aux objectifs idéologiques de la monarchie. La centralisation croissante opérée depuis le siège du Conseil de la Suprême Inquisition, communément appelée la Suprema, permettait un rigoureux contrôle de l'activité des cours au niveau local.

Les procès de foi

Cette juridiction créée à la fin du XVe siècle en réponse aux tensions religieuses entre cristianos viejos et nouveaux-chrétiens de juifs, sut, en effet, évoluer et s'adapter aux exigences des temps. Lorsque, au terme de deux à trois décennies, la répression des judéo-convers finit par produire ses fruits dramatiques et relégua la question juive à un second plan, la cour étendit sa juridiction à tous les délits qui relevaient de près ou de loin de la pureté de la foi. Ainsi, dès les années 1520, elle tenta de poursuivre les nouveaux-chrétiens de Maures du royaume mais les dirigeants de la communauté morisque parvinrent à négocier avec la monarchie une concordia qui inhibait l'action des juges de la foi pour plusieurs années.

Au cours du premier tiers du XVIe siècle, le Saint-Office commençait à poursuivre les blasphèmes et les propos scandaleux sur la religion, dont le châtiment relevait jusqu'alors des autorités civiles et ecclésiastiques. Puis, devant l'essor du protestantisme dans les pays du Nord, l'Inquisition se mit à surveiller les étrangers de passage en Espagne sous le règne de Philippe II. Aussi, poursuivit-elle essentiellement les descendants de Juifs et de Maures ainsi que les étrangers soupçonnés de diffuser des idées protestantes. Au lendemain du concile de Trente, elle devint l'un des leviers de la hiérarchie catholique pour surveiller la religiosité de la population catholique et diffuser le nouveau système de valeurs de la contre-réforme. Elle poursuivait alors les cristianos viejos, traduits en justice généralement pour des hérésies mineures, hâtant de cette façon la réforme religieuse de la société.

Institution gardienne de la foi, l'Inquisition réintégrait ou excluait les individus qui avaient attenté contre la religion catholique. Les accusés d’hérésie étaient "réconciliés" (réintégrés dans la communauté à travers la levée de l'excommunication) ou "relaxés", c’est-à-dire remis au bras séculier pour être exécutés au terme de l'autodafé. Bien que souvent assimilé à l’exécution de l’hérétique, l’autodafé (auto de fe, littéralement acte de la foi) la précédait, en réalité, et était une messe au cours de laquelle les accusés recevaient lecture des actes retenus contre eux et de la peine qui leur était imposée. Les accusés qui refusaient de s'amender ou de collaborer avec le tribunal étaient considérés comme negativos (récalcitrants), et à ce titre "relaxés" à la justice séculière pour être brûlés vifs, à la suite de l'autodafé. Les relaps, ceux qui après avoir été une première fois réintégrés dans la communauté de l'Église rebasculaient dans l'hérésie, étaient eux aussi promis au même sort.

Autres attributions

Mais l'Inquisition ne s'occupait pas uniquement des procès de foi. À compter de la fin du XVe siècle, certains ordres et chapitres religieux puis des colegios mayores, des organisations professionnelles, des confréries commencèrent à exiger des candidats à l'entrée des statuts de pureté de sang. Gardienne de la mémoire de l'infamie dans ses archives, l'Inquisition devint, au cours des années, l'une des principales institutions du royaume destinée à authentifier la généalogie sin mácula des prétendants à certaines formations, fonctions ou distinctions honorifiques. Au XVIIe siècle, cette activité, fort lucrative, occupait une place croissante au sein des tribunaux devenus de véritables officines de délivrance des certificats de limpieza de sangre au détriment parfois des procès de foi .

Le Saint-Office vint, en outre, renforcer la censure royale existante en contrôlant les oeuvres considérées comme dangereuses ou néfastes pour la foi. Avec l'essor des Églises réformées en Europe et la crainte de voir leur emprise s'étendre à l'Espagne, les inquisiteurs s'attaquèrent au principal vecteur de diffusion du protestantisme : l'imprimé et, plus spécifiquement, le livre. En 1559, avec l'Index dit de Valdès, l'Espagne définissait elle-même les oeuvres jugées néfastes pour la foi, sans se limiter à suivre les listes d'ouvrages interdits des universités de la Sorbonne ou de Louvain ou l'Index romain. En 1583, un nouvel Index espagnol, l'índice de Quiroga, étendait la liste des ouvrages interdits et la publication de ces catalogues de livres interdits, dont tout exemplaire devait être remis au Saint-Office pour être brûlé sur la place publique. Ils étaient complétés par des édits particuliers et les inquisiteurs réalisaient, en outre, périodiquement des visites de librairie pour surveiller leurs fonds d'ouvrages. Cette activité de censure couvrit l'ensemble de la production écrite du XVIe siècle, aussi bien les œuvres religieuses et mystiques, que scientifiques, politiques ou littéraires (poésie, roman, théâtre). Il pouvait s'agir aussi bien d'oeuvres espagnoles qu'étrangères, passées au crible dès lors qu'une plainte était déposée.

Portée de l'action inquisitoriale

L’Inquisition fut-elle la cause du retard scientifique de l'Espagne et, par ricochet, de son développement comme cela a été affirmé? Il est indéniable qu'elle contraignit les auteurs à intérioriser les préceptes des censeurs pour que leurs oeuvres épousent désormais les contours de la foi et de la piété souhaités par les autorités; elle freina également la diffusion de certains traités politiques ou scientifiques, originaires de pays "hérétiques". Toutefois, les causes du déclin espagnol sont multiples et il serait illusoire d'attribuer à la seule censure inquisitoriale, qui se rajoutait à la censure royale et ecclésiastique préalables, la faute du retard de l'Espagne accumulé à partir du XVIIe siècle.

Institution conçue par le pouvoir pour être mise à son service, elle fut par sa double nature religieuse et civile, d'une redoutable réputation. Pourtant elle s'inséra dans un paysage mental préexistant où son action flattait le racisme à l'encontre des juifs et des descendants de maures. Si durant les années 1520-1530, certains cercles conversos et humanistes, notamment de sensibilité érasmiste, réclamèrent son abolition ou, à tout le moins, un aménagement de certains aspects de la procédure, elle fut avant tout une institution au service du roi et de l'Église et, à ce titre, respectée des Espagnols. Elle s'affirma ainsi comme la garante de l'unité du royaume, à l'heure où les conflits entre États, depuis le règne de Charles Quint (1516-1556), prenaient une tournure confessionnelle.

La violence de son action ne fut pas tant physique – hormis durant les premières années de sa création où les chroniques parlent de plusieurs centaines voire milliers de personnes brûlées – que psychologique, par la capacité de la cour à débusquer, à tout moment et en tout lieu, les hérétiques, à se valoir de la collaboration d'individus dans les groupes sociaux les plus variés, par le secret de sa procédure et l'absence quasi-totale de droits reconnus à la défense. Seule juridiction à jouir de prérogatives et d’un pouvoir discrétionnaire aussi amples, elle retranchait de la vie sociale les pénitents, confisquait la totalité de leurs biens, et faisait rejaillir sur trois générations l'infamie de la peine. En outre, les sambenitos (ces tuniques d’infamie que revêtaient les accusés et sur lesquels étaient indiqués leurs noms et délits) accrochés dans les églises venaient rappeler à tout un chacun les noms des familles condamnées et entretenir la mémoire de l’infamie.

À partir du milieu du XVIIIe siècle, le Saint-Office ne procéda plus à des exécutions et son action relevait de plus en plus des attributions d'une cour de censure, garante de la moralité publique. L'Inquisition fut abolie une première fois le 4 décembre 1808, lors de l'invasion napoléonienne avant d'être rétablie par Ferdinand VII six ans plus tard. Elle ne disparut définitivement qu'en 1834 à l'occasion de la révolution libérale.

Bibliographie

Béthencourt, F., L'Inquisition à l'époque moderne. Espagne, Italie, Portugal, XV-XIXe s. Paris, 1995; Kamen, H., La Inquisición española. Una revisión histórica, Barcelone, 1999; Lea, H. C., Historia de la Inquisición española, trad., 3 vol., 1983. Llorente, J. A., España y la Inquisición (selección de textos), Séville, 2007; Pérez Villanueva, J. - Escandell Bonet, B. (dir.), Historia de la Inquisición en España y en América, 3 vol., Madrid, 1984, 1993, 2000.
 
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