Lexique de l'Espagne Moderne
Michel Boeglin - Vincent Parello

Documents

  • Velázquez, Les Ménines
    Velázquez, Les Ménines
  • La Vierge des Rois Catholiques
    La Vierge des Rois Catholiques
  • Rizi, L'autodafé de 1680
    Rizi, L'autodafé de 1680
  • L'heritage Charles V
    L'heritage Charles V
  • Goya, La famille de Charles IV
    Goya, La famille de Charles IV
  • Le Gréco, L'enterrement…
    Le Gréco, L'enterrement…
  • Grenade - Palais de Charles V
    Grenade - Palais de Charles V
  • L'Escurial
    L'Escurial
  • Le Titien, Charles V
    Le Titien, Charles V
  • Le roi Philippe II
    Le roi Philippe II
  • Charles III mangeant devant sa cour
    Charles III mangeant devant sa cour
  • Serment de Ferdinand VII
    Serment de Ferdinand VII
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Monarchie Version imprimable ajouter au classeur

Depuis le haut moyen âge, aucune question n'a autant attiré l'intérêt des politiques que celle des rapports entre le pouvoir temporel et le religieux et les limites posées à la puissance du roi. Si Machiavel (1494-1527) dans son ouvrage Le Prince avait fait de Ferdinand II d'Aragon le roi par antonomase, force est de constater que les doctrines du fondateur de la science politique, tout comme celles de Jean Bodin, trouvèrent en Espagne un accueil peu favorable. La réfutation des idées qu'on leur prêtait fut un trait dominant de la pensée politique en Espagne aux XVIe et XVIIe siècles.

La Monarchie catholique

Les Habsbourgs héritèrent et respectèrent la structure de l'édifice monarchique fondé par les Rois Catholiques. Il s'agissait d'une structure politique supranationale, constituée d'un noyau de base, la Castille et l'Aragon, autour duquel s'articulaient un ensemble de territoires périphériques. L'Espagne ne constituait pas un État uniforme en germe, mais bien une entité supranationale où la couronne régnait sur des peuples variés et distants les uns des autres.

Il s'agissait, en outre, d'une monarchie confessionnelle, la Monarchie Catholique, où le roi gouvernait avec d'autant plus d'autorité que celle-ci reposait sur la sacralisation de ses fonctions. Plusieurs siècles de lutte contre l'Infidèle durant la Reconquête avaient fait de l'action politique l'accomplissement des desseins de la Providence ; il n'est que de relire les chroniques exaltant la découverte du Nouveau Monde en 1492 pour s'en convaincre. Les nouvelles terres étaient décrites comme une récompense offerte aux rois pour avoir reconquis la dernière place musulmane de la péninsule et expulsé les Juifs d'Espagne. La personne du monarque n'était pas pour autant sacrée ; à la différence des rois thaumaturges de France, la doctrine politique espagnole ne voyait dans le roi que le représentant ou le vicaire de Dieu sur terre pour reprendre l'expression consacrée. À la fin du moyen âge, les monarchies d'Aragon et de Castille étaient des "royautés sans sacre" comme les a qualifiées Teófilo F. Ruiz, l'acclamation et le serment des Cortès des divers royaumes tenant lieu d'investiture, alors qu'à la même époque, les rois en Angleterre et en France tenaient leur pouvoir de l'onction christique lors de leur sacre. La fonction était sacrée mais non la personne ; aussi, Mariana, dans son De Rege et de regis institutione (1599), pouvait-il légitimer le droit de révolte, voire le meurtre du tyran, le tyrannicide, chez les vassaux, dès lors que le prince dévoyait l'action politique et violait le droit des gens.

Sous Charles Quint, les possessions réunies par la couronne et une succession de campagnes militaires, la bataille de Pavie, en 1525, le sac de Rome, en 1527, ouvrirent la voie à une nouvelle conception de la fonction impériale, dictée par la Providence : la monarchie universelle. Selon cette doctrine ardemment défendue par les conseillers érasmistes de la cour, Charles devait restaurer l'ordre impérial sur le modèle romain pour le mettre, d'une part, au service de la paix et de la concorde parmi les chrétiens et, d'autre part, pour garantir la défense et l'expansion du catholicisme à travers le monde. Toutefois, ce rôle de défenseur de la Chrétienté ne suscita guère l'adhésion enthousiaste des contemporains espagnols : qu'il s'agisse de la diète de Worms (1521), de la défense de Vienne contre les Turcs (1529) ou de la prise de Tunis (1535), ces événements et campagnes ne concernaient pas les Espagnols. Les Castillans et Aragonais ne commencèrent à s'identifier aux desseins de la monarchie qu'avec la préparation de la campagne d'Alger (1541) car l'horizon était proche et familier et les corsaires algérois faisaient peser une menace constante sur les côtes et la flotte péninsulaires.

Les attributions du prince et leurs limites

La monarchie des Habsbourgs se caractérise ainsi par son caractère supranational et confessionnel. Les organes de gouvernement ne sont que consultatifs et le roi, s'il respecte les ordonnancements juridiques des peuples respectifs, se réserve la faculté d'agir avec "su cierta ciencia y poderío real absoluto", lorsqu'il l'estime nécessaire. Cela signifie-t-il que le roi était délié des obligations découlant de la loi ? La question de savoir si le prince est soumis aux lois en vigueur ou s'il est libre d'y déroger a reçu des justifications d'ordre moral et juridique. Les juristes italiens, dans la tradition du droit romain, établissaient la distinction entre la potestas ordinata du prince, qui accepte les limites fixées par la loi, et la plenitudo potestas ou potestas absoluta, qui lui permet d'outrepasser ce seuil.

La théorie du droit divin des rois, inspirée des Partidas, venait à l'appui des conceptions absolutistes : le roi est vu comme un "vicaire de Dieu" (Ribadeneyra), il tient directement son pouvoir de Dieu sans la médiation du peuple. Les penseurs politiques précisent toutefois que si le roi tient son pouvoir de Dieu, il n'en est que le dépositaire et a pour mission de faire régner l'ordre voulu par Dieu, ce qui renforce naturellement l'étroite imbrication de l'Église et de la monarchie. À l'opposé de ces conceptions, le père jésuite Juan de Mariana, reprenant les théories pactistes héritées du moyen âge, affirmait que le roi ne tenait pas son pouvoir directement de Dieu mais qu'il lui avait été transmis par la communauté politique. L'autorité du roi était ainsi encadrée par une sorte de contrat tacite avec la collectivité dont il devait respecter un certain nombre de privilèges et de prérogatives reconnus dans le droit positif. Malgré cela, Mariana concède au roi un pouvoir absolu dans certains domaines réservés qui lui ont été octroyés par le droit, coutumier ou écrit, du royaume (déclarer la guerre, administrer la justice, nommer les chefs et les magistrats, etc.).

Monarchie autoritaire ou absolutisme ?

Ces principes conduisent à la consécration de la notion de souveraineté, qui pour J. A. Maravall, est la preuve décisive de la naissance d'une nouvelle forme d'organisation politique, l'État moderne. L'idée de soberanía est celle d'un pouvoir politique, indépendant de tout pouvoir extérieur et supérieur à toute autorité intérieure. Le monarque a la faculté de légiférer et d'accorder des privilèges. Les droits régaliens ou regalías, réservés au prince sont les suivants : la juridiction suprême, la faculté de rendre des lois générales, la nomination aux charges, le droit de grâce et celui d'imposer des tributs. En Castille, l'emploi des termes soberano, soberanía, apparaît déjà sous le règne de Jean II (1405-1454) et sera de plus en plus fréquent sous le règne des Rois Catholiques.

Le roi est-il pour autant un roi absolu ? Certains auteurs contemporains ont préféré à l'expression de monarchie absolue, celle de monarchie autoritaire compte tenu de la spécificité des conceptions politiques prévalant en Espagne. Les juristes castillans ont tenté de définir la portée du pouvoir du prince mais en posant les limites qui découlaient de sa mission de garant de l'ordre social, des droits acquis par les particuliers et les collectivités. En règle générale, si les théoriciens s'accordent à ce que le roi soit délié du droit positif, ils sont unanimes à reconnaître qu'il reste soumis au droit divin, au droit naturel et au droit des gens. C'est précisément ce qui empêche la monarchie de dégénérer en tyrannie. Quelle est, dès lors, l'instance habilitée à obliger le prince à respecter les limites de son pouvoir ? Certains auteurs considèrent que seul le roi est à même de juger de ces limites en son âme et conscience, ce qui explique l'importance accordée à l'éducation des jeunes princes. D'autres théoriciens considèrent que la pleine appréciation du prince est limitée par des règles et l'intervention d'autres acteurs en cas de nécessité : qu'il s'agisse du dominicain Domingo Báñez ou des jésuites Luis de Molina, Juan de Mariana ou Francisco Suárez, tous considèrent le droit de révolte légitime, une fois les voies de recours institutionnel épuisées, tout comme la déposition du roi, si celle-ci est approuvée par les autorités morales et religieuses du pays.

Enfin, plusieurs théologiens espagnols voient dans la papauté la principale limite à la puissance des souverains, car si la notion de souveraineté suppose l'absence de toute autorité supérieure à la couronne, le souverain pontife pouvait précisément en constituer une. Reprenant Thomas d'Aquin, le dominicain de l'école de Salamanque Francisco de Vitoria (1480-1546) analysa les rapports entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel et ses conclusions furent d'une importance capitale au XVIe siècle. Le pouvoir temporel y est conçu comme antérieur à l'existence de l'Église et ne dérivant pas de celle-ci ; aussi le pouvoir du pape ne s'exerce que sur les terres de la chrétienté et non sur les terres des infidèles (un sujet crucial au temps des Découvertes). Le pouvoir temporel n'est pas délégué par le pape, il ne lui est nullement soumis en ce qui concerne sa propre sphère d'action. Toutefois, tout comme la fin naturelle de l'homme est subordonnée à sa fin surnaturelle, l'Église a une influence sur le pouvoir temporel pour lui permettre d'atteindre sa fin spirituelle qui est de favoriser l'accomplissement de la société : permettre au plus grand nombre d'accéder au salut.

Bibliographie

Cosandey, F., Poutrin, I., Monarchie espagnole et française (1550-1714), Paris, 2001. Fernández Albaladejo, P., Fragmentos de monarquía. Trabajos de historia política, Madrid. 1992 ; Fernández Santamaría, El estado, la guerra y la paz, Madrid, 1988; Milhou, A., Pouvoir royal et absolutisme dans l'Espagne du XVIe siècle, Toulouse, 1999.
 
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