Lexique de l'Espagne Moderne
Michel Boeglin - Vincent Parello

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  • Velázquez, Les ivrognes
    Velázquez, Les ivrognes
  • Ribera, El patizambo
    Ribera, El patizambo
  • L'hôpital Santa Cruz de Tolède
    L'hôpital Santa Cruz de Tolède
  • Crises de mortalité en Castille
    Crises de mortalité en Castille
  • Séville au XVI° s.
    Séville au XVI° s.
  • Velázquez, El aguador
    Velázquez, El aguador
  • Murillo, Enfants...
    Murillo, Enfants...

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Selon la définition générale que propose Michel Mollat, l’état de pauvreté est une situation subie ou volontaire, de dépendance et d’humilité, qui se caractérise par la privation des moyens – distincts selon les époques et les sociétés – qui permettent d’obtenir le pouvoir et la considération sociale, à savoir l’argent, l’influence, la liberté, les facultés intellectuelles, la dignité personnelle, etc.

Dans leurs discours, les réformateurs de la bienfaisance prenaient soin de classer et d’étiqueter le monde de la misère en distinguant différentes sous-catégories d’individus. Ils traçaient ainsi une ligne de démarcation entre les bons et les mauvais pauvres, distinction qui s’avérait fondamendale pour légitimer du point de vue de la morale chrétienne, une intervention de l’Etat dans un domaine qui incombait jusqu’alors à l’Eglise : la bienfaisance et la justice sociale. D’une part, il y avait les vrais pauvres, surnommés tour à tour «pauvres du Christ», «véritables pauvres de Dieu» ou pauvres légitimes ; d’autre part, les faux pauvres, appelés également, pauvres illégitimes, «pauvres de Satan» ou pauvres feints (pobres fingidos). A l’inverse du vrai pauvre qui ne pouvait pas travailler et ne possédait pas les capacités physiques, morales ou intellectuelles pour s’arracher à la fatalité de sa condition, le faux pauvre (pobre fingido) avait délibérément choisi de vivre de la mendicité et du travail d’autrui, préférant la vie oisive à l’activité salariée. En marge de ces deux catégories, il existait les pauvres honteux (pobres vergonzantes), qui, en vertu de leur rang social, ne pouvaient se rabaisser à mendier dans les rues ou sur le parvis des églises, et les pauvres recensés (pobres de solemnidad) qui étaient autorisés à mendier à certains endroits et à certaines heures. Au nom de l’honneur, de la foi chrétienne et de l’idéologie de la vertu, il fallait que les institutions caritatives – publiques ou privées – et que des particuliers, se chargent de secourir et d’assister ces individus. Figure profondément ambivalente, le pauvre pouvait à chaque instant revêtir le masque du Christ (Bien) ou celui de Satan (Mal).

On assiste, tout au long du XVIe siècle, à une aggravation du paupérisme qui passe d’environ 5% en moyenne dans les années 1530, à 20% dans les années 1560 et à 25% dans les années 1590. Le faible pourcentage des années 1530 s’explique par la bonne conjoncture socio-économique générale due à la stabilité monétaire castillane, à l’évolution conjointe de la montée des prix et de l’arrivée des métaux précieux américains, à l’essor de la production et à la forte croissance démographique. Les années 1560 coïncident avec une période de récession économique caractérisée par la banqueroute de 1557, les mauvaises récoltes de 1558 et des épisodes de peste. A la fin du XVIe siècle, l’économie castillane se dégrada brutalement. Il ne s’agissait plus cette fois d’un accident conjoncturel, mais d’un bouleversement structural profond, qui annonçait la grande crise du début du XVIIe siècle. Pour faire face à la situation, les pouvoirs civils et ecclésiastiques mirent en place un système d’assistance aux pauvres qui s’exerçait, en partie, par le biais des hôpitaux à l’intention des malades, des pèlerins et des enfants abandonnés ou «exposés» (expósitos), des confréries, des fondations paroissiales et des fondations privées pour la dotation des orphelins pauvres et des plus nécessiteux.

Le débat sur les pauvres et la pauvreté a traversé tout le XVIe siècle, de Juan Luis Vives (De subventione pauperum, Bruges, 1526) à Cristobal Pérez de Herrera (Discurso del amparo de los legítimos pobres y reducción de los fingidos, Madrid, 1598), en passant par Juan de Robles (alias de Medina) (De la orden que en algunos pueblos de España se ha puesto en la limosna para remedio de los verdaderos pobres, Salamanque, 1545), Domingo de Soto (Deliberación en la causa de los pobres, Salamanque, 1545), Miguel Giginta (Atalaya de Caridad, Saragosse, 1587) ou Bernaldino Riberol (Alabanza de la Pobreza, Madrid, 1556). Fortement imprégné d’idéologie bourgeoise, ce discours s’articule autour du concept de police, entendu dans le double sens de civisme (soumission aux lois et ordonnances de la république) et de civilité (bonne éducation, raffinement des moeurs), mais également de travail régénérateur, antidote de l’oisiveté perverse, «mère de tous les vices», de sécularisation, dans le sens de nouvel idéal de justice sociale et de richesse productive, antithèse de la rente et du crédit.

Porque éstos no digan que andan trabajando en llevar cargas, haciendo oficio de ganapanes por excusarse de trabajar, y andar con este color hurtando y haciendo otros insultos, si a V. M. le pareciere, sería bien que hubiese número, en cada lugar, de estos ganapanes -nombrados por la justicia, o por alguna persona a quien fuere bien cometerlo-, y que sean en el número que pareciere bastar para allí, trayendo para ser conocidos alguna caperuza de color azul, como me dicen traen en Toledo y otras partes; y de esta suerte se podría mejor distinguir quién vive sin ocupación y anda vagabundo. Para atajarle en modo de vivir y reducirle a alguna ocupación, pues el fundamento de todo, para que no haya vicios ni robos.

Cristóbal Pérez de Herrera, Amparo de pobres, 1598

Les différents remèdes proposés par ces médecins de la république constituent un prélude à ce que M. Foucault nomme le «grand renfermement», instance de «l’ordre monarchique et bourgeois». La création d’ateliers, de maisons de miséricorde, d’hospices, de séminaires technologiques, etc., obéit à une double logique : d’une part, il s’agit de recueillir les vrais pauvres dans des hôpitaux ; d’autre part, de contraindre les faux pauvres à se soumettre au travail obligatoire, remède à tous les maux qui affectent le corps social. Pour les uns, l’enfermement a valeur de récompense, pour les autres, de châtiment.

 

Dans la pratique, la réforme espagnole de la bienfaisance s’apparente à la réforme mise en oeuvre dans les pays protestants de l’Europe du Nord, mais dans la théorie, elle s’en éloigne sur plusieurs points. Sous la réforme espagnole se cachent en réalité une réforme morale et en second lieu uniquement une réforme économique. Le but recherché est de former, par la voie du travail et de l’internement, des citoyens vertueux et honnêtes, respectueux des lois de la monarchie, de bons chrétiens vivant dans l’obéissance et la crainte de Dieu, de transformer le pauvre «répugnant» en pauvre spirituel, et, accessoirement, de former une main-d’oeuvre utile à la libre entreprise et à la manufacture. Le discours des réformateurs a beau être un discours politique, au sens large du terme, il n’en demeure pas moins fortement prisonnier d’une réflexion théologique et morale.

Bibliographie

Carmona García, J. I., El extenso mundo de la pobreza; la otra cara de la Sevilla Imperial, Séville, 1993 ; Cavillac, M., Introduction à Cristóbal Pérez de Herrera, Amparo de pobres, Madrid, Espasa-Calpe, 1975, pp. IX-CXCV ; Maravall, J. A., La literatura picaresca desde la historia social, Madrid, 1986 ; Marcos Martín, A., Auge y declive de un núcleo mercantil y financiero de Castilla la Vieja. Evolución demográfica de Medina del Campo durante los siglos XVI y XVII, Valladolid, 1978 ; Id., Economía, sociedad, pobreza en Castilla-Palencia, 1500-1814, Palencia, 1985 ; Redondo, A., «Pauperismo y mendicidad en Toledo en la época del Lazarillo», in : Homenaje de los hispanistas franceses a Noël Salomon, Barcelone, 1979, pp. 703-724.
 
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