Lexique de l'Espagne Moderne
Michel Boeglin - Vincent Parello

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  • La Vierge des Rois Catholiques
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Reconquête Version imprimable ajouter au classeur

La guerre contre l'Infidèle, la Reconquista, devint dès la fin du XIe siècle une guerre sainte. Les rois ne concevaient pas leur pouvoir en termes d'enracinement territorial comme ce fut le cas en France, où les Capétiens étaient parvenus à unir indissolublement une dynastie à un territoire, mais en terme de mission divine : celle de reconquérir les territoires envahis par les Maures pour les rendre à la chrétienté. Or, si la guerre de reconquête est une réalité historique, elle est aussi un puissant mythe sur lequel repose la justification du pouvoir des rois.

Un puissant mythe fédérateur

Tous les chrétiens du nord de la péninsule, fussent-ils du Portugal, de Castille, de Navarre ou d'Aragon, se reconnaissaient dans la lutte contre l'Islam. Comme l'explique Adeline Rucquoi, la Reconquête fonda à la fois un concept du pouvoir et une pratique de celui-ci, "une hiérarchisation de la société en fonction de critères militaires, l'organisation d'un espace qui n'était jamais clos et une vision spécifique des rapports entre le chrétien et son Créateur qui plaçait l'Église dans une situation de soumission vis-à-vis du pouvoir civil".

Il serait erroné de la considérer comme une lutte continue, mobilisant en permanence toutes les forces chrétiennes. Au XIe siècle, tout particulièrement, des barons chrétiens, tel le Cid, défendirent certains rois musulmans contre leurs rivaux et inversement. Mais il est vrai que demeurait le souvenir de l'ancien royaume de Tolède, cultivé et exalté par les clercs; il nourrissait le sentiment d’une "guerre juste et légitime" qui postulait la revendication de tout l’héritage du royaume wisigoth.

La progression des chrétiens (XIe-XIIIe siècles)

L’équilibre des forces dans la péninsule avait été profondément modifié par la dislocation du califat de Cordoue, au début du XIe siècle. En outre, vers l'an mil, l’Espagne chrétienne qui, jusque-là avait vécu repliée sur elle-même et en marge de la chrétienté, s’ouvrit à l'influence et aux courants intellectuels et artistiques du continent. Les moines de Cluny, appelés par les souverains, jouèrent un rôle sensible et contribuèrent, notamment, à nouer des relations entre les monarchies hispaniques et les grandes dynasties féodales françaises (comtes de Toulouse, ducs de Bourgogne). Les rois confièrent à ces religieux la réforme des monastères et leur offrirent de nombreux sièges épiscopaux. L'essor aux XIe et XIIe siècles du pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle multipliait les contacts entre l’Espagne et l’Europe et les échanges de marchandises, d'idées de techniques et d'œuvres d’art se développaient. Barons et chevaliers franchissaient les Pyrénées et fournissaient leur appui à la lutte contre l’Infidèle alors que dans le même temps des ordres religieux et militaires (les ordres de Calatrava, de Saint-Jacques, d'Alcantara) se créaient sur le modèle des milices monastiques des Templiers et des Hospitaliers qui combattaient en Terre sainte.

La prise de Tolède par Alphonse VI en 1085 marqua la première grande victoire sur les Maures. Mais les rivalités qui, au milieu du XIIe siècle, opposaient les souverains chrétiens, favorisèrent une nouvelle avancée de l’Islam. Vainqueurs des Almoravides en Afrique du Nord, les Almohades imposèrent leur domination à l’Espagne musulmane et écrasèrent le roi de Castille Alphonse VIII à Alarcos (1195). Le péril encouru amena le regroupement des forces chrétiennes qui remportèrent l’éclatante victoire de Las Navas de Tolosa (1212). Ferdinand III de Castille (saint Ferdinand) exploita ce succès en occupant toute la basse Andalousie et s’empara de Séville en 1248, tandis qu’à l’est de la péninsule le roi d’Aragon Jacques le Conquérant (1213-1276) faisait la conquête du "royaume de Valence" et des Baléares.

La chute de Grenade

Après la prise de Cordoue (1236), l’Islam ne possédait plus dans la péninsule que le royaume de Grenade, qui occupait la Haute Andalousie et sa frange méditerranéenne. Il perdit progressivement ses places fortes : Tarifa en 1292, Algesiras en 1344.

... Los Reyes Católicos capitularon con el Rey Muley Boabdil, rey que fue de este reino, y con algunos de sus alcaldes y lo firmaron de sus nombres ambas partes por privilegio de mas de cuarenta capítulos, y esto se asentó y concertó al tiempo que el rey y sus alcaldes de ella entregaron esta ciudad y reino della, y lo que en sustancia se asentó en la capitulación fue que habían de quedar en su secta y todo cuanto usaban en sus mezquitas y sus alcaldes y almotis y alfaquíes y en todo cuanto tocaba de los provechos situados a sus mezquitas y sus salarios situados y todo cuanto tenían y aprovechaban, y que no les tornasen cristianos, y otras cosas como más largo se contiene en el dicho privilegio y capítulos de los que nos referimos...

Memorial de Francisco Nuñez Muley (1567)

À compter de cette date, Yussuf Ier entreprit de réorganiser son royaume et de fortifier ses frontières à travers un réseau d'édifices militaires et civils, dont le palais de l'Alhambra, l'un des fleurons de la civilisation maure d'Espagne. Malgré les revers subis,Grenade tint tête et résista. Il fallut attendre l'union des couronnes de Castille et d'Aragon par le mariage des Rois Catholiques pour que soit entrepris l'assaut final, facilité par les luttes de palais dans la famille nasride. En 1484, le royaume de Grenade en proie à la guerre civile ne pouvait plus contenir l'avancée des troupes chrétiennes : Málaga fut prise en 1487, Almería en 1489, et dès 1490 commença le siège de la ville de Grenade qui capitula à la fin de l'année 1491. Les rois en prirent officiellement possession le 2 janvier 1492.

Les capitulaciones, signées en échange de la reddition des musulmans leur accordaient le droit de conserver leur religion, leurs coutumes, leurs armes, leurs administrateurs civils et judiciaires ainsi que leurs biens. L'émir Boabdil se vit confirmer la propriété de ses biens fonciers et accorder la quasi-totalité de la seigneurie de l'Alpujarra. Toutefois, sous la pression conjuguée de la politique du cardinal Francisco Jiménez de Cisneros, premier évêque de Grenade, et des colons chrétiens, les musulmans se soulevèrent en 1499 et en 1501. En février 1502, les rois révoquaient le chapitre des capitulations relatif à la religion et ordonnaient l'expulsion de leurs royaumes de tous les Maures qui refusaient de se convertir. La question morisque, issue de la conversion massive des musulmans de Grenade, était née et le sort des nouveaux-chrétiens de Maures trouverait son épilogue tragique un siècle plus tard avec l'expulsion massive de 1609-1614.

Bibliographie

Gerbet, M. C., Les noblesses espagnoles au Moyen Âge, Paris, 1994; Guichard, P., Al-Andalus. 711-1492. Une histoire de l'Andalousie arabe, Paris, 2000; Harvey, L. P., The islamic Spain, Chicago, 1990; Menjot, D., Les Espagnes médiévales. 409-1474, Paris, 1996; Rucquoi, A., Histoire médiévale de la péninsule ibérique, Paris, 1993
 
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