Lexique de l'Espagne Moderne
Michel Boeglin - Vincent Parello

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  • La Vierge des Rois Catholiques
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  • Rizi, L'autodafé de 1680
    Rizi, L'autodafé de 1680
  • Le Gréco, L'enterrement…
    Le Gréco, L'enterrement…
  • Le roi Philippe II
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Société d'ordres (sociedad estamental) Version imprimable ajouter au classeur

Dès le moyen âge, s’élabore en Europe le cadre d’un système social qui pose les bases de la théorie des ordres. Sous la tutelle du roi, trois ordres composent la société: les oratores (ceux qui prient), les bellatores (ceux qui combattent) et les laboratores (ceux qui travaillent). Chacun de ces ordres est complémentaire ; les religieux prient pour le salut des fidèles laïcs, les chevaliers servent la monarchie et l’Eglise à travers l’exercice des armes, et les paysans cultivent la terre pour assurer la subsistance des deux premiers ordres. Des rites, tels que l’ordination pour le clergé et l’adoubement pour les chevaliers, conditionnent l’accès au clergé et à la noblesse. Cette organisation tripartite de la société rappelle étrangement le dogme chrétien de la trinité et les théories trifonctionnelles chères à Georges Dumézil.

Les trois ordres de la société espagnole

Dans l’Espagne du Siècle d’Or, la personne n’a pas de droits individuels, mais des droits collectifs liés à son appartenance sociale. Chaque groupe, chaque communauté, chaque état, chaque corps de métier, a son règlement, ses franchises et ses privilèges qui l’identifient et le distinguent des autres. Comme ses voisins européens de l’époque, la société espagnole classique se présente comme une structure hiérarchisée qui se compose de trois ordres ou états : la noblesse, le clergé et la masse des roturiers (pecheros), appelée également tiers état (estado llano).

Les Cortès du royaume de Castille comprenaient trois corps appelés brazos : les caballeros hidalgos, les ecclésiastiques et les roturiers, tandis que les Cortès du royaume d’Aragon en avaient quatre: les ricoshombres (haute noblesse), les caballeros hidalgos (moyenne et petite noblesse), le bras ecclésiastique et le peuple, appelé aussi universidad. En Catalogne, on en distinguait trois : le braç eclesiàstic (le clergé), le braç militar (la noblesse) et le braç reial (les représentants des villes). Comme on peut le constater, il existait une grande diversité dans la société d’ordres espagnole. Dans les deux cas cependant, le statut juridique oppose les états privilégiés à l’état numériquement majoritaire des roturiers qui ne jouissent d’aucun privilège de nature fiscale ou honorifique. Afin de cerner les contours de la société espagnole classique, il convient de prendre en compte des critères d’ordre (l’opposition entre le noble et le roturier), de classe (l’opposition entre le riche et le pauvre, le propriétaire et le non-propriétaire) et de «caste» (l’opposition entre le vieux et le nouveau-chrétien). C’est ainsi que l’historien J. Gutiérrez Nieto a pu parler de société de type «castizo-estamental» à propos de l’Espagne.

Le clergé était le premier ordre dans la hiérarchie sociale espagnole. Il se composait des cardinaux, des evêques et des abbés (haut clergé), ainsi que des prêtres citadins et ruraux (bas clergé). Le clergé séculier, qui vivait dans le monde, se distinguait du clergé régulier, qui vivait en retrait en suivant les prescriptions d’un ordre contemplatif ou mendiant. Ses membres étaient exemptés d’impôts, mais il leur incombait d’assister les pauvres et d’assurer l’instruction du peuple. Selon le recensement de 1591, le nombre d’ecclésiastiques – mères, collatéraux, neveux ou nièces et domestiques inclus –, représentait entre 4 et 5% de la population globale.

A l’exception de la Pologne, l’état nobiliaire était mieux représenté en Espagne que dans d’autres pays d’Europe occidentale : 10% environ contre 1 à 2% en France, 2 à 3% en Russie et 0,5% en Suède. La noblesse était soumise à des droits et à des devoirs : si elle disposait de privilèges fiscaux et juridictionnels, elle devait en revanche verser son sang pour la défense de la monarchie. Le noble se réclamait d’une «race» particulière et revendiquait des qualités propres qui se transmettaient par le sang.

Le troisième état, était celui des pecheros ; il englobait la masse des 85% restants, à savoir ceux qui n’appartenaient ni au clergé ni à la noblesse. Les roturiers (pecheros), en majorité paysans, payaient de nombreux impôts, en particulier les contributions ordinaires et extraordinaires et les taxes seigneuriales, survivances médiévales. En milieu urbain, le tiers état se catactérisait par sa très grande hétérogénéité: mendiants, artisans, boutiquiers, letrados, commerçants, … se côtoyaient dans les différentes villes de Castille et d’Aragon.

Représentations de la société d’ordres

Dans la philosophie politique espagnole du Siècle d’Or, la société était comparée à un corps humain. L’origine de cette représentation organiciste renvoie à la métaphore de saint Paul dans l’Epitre aux Galatées, où l’Eglise apparaît comme un corps spirituel, dont la tête est le Christ, et le corps, la masse des fidèles qui ont reçu le baptême. Par analogie, la métaphore religieuse du corps mystique s’applique à la société civile. Le roi se trouve à la tête du corps mystique civil (corpus politicum mysticum) et administre son royaume comme le Christ dirige son Eglise. Dans un traité de 1587 qui a pour titre República original, sacada del cuerpo humano, le médecin Jerónimo Merola développe une métaphore originale autour du corps de la république. D’après lui, l’état ecclésiastique (clergé) remplissait la fonction du cerveau, car les curés étaient des personnes sacrées, dignes de vénération, qui montraient le chemin de le vertu. L’état nobiliaire (noblesse guerrière) faisait office de coeur, siège du souffle vital et du courage. Finalement, la masse des roturiers (artisans, laboureurs et marchands) pouvait s’apparenter au foie, dans la mesure où elle assurait la survie alimentaire du corps social. De ce concept de corps mystique civil découle quatre grands principes : la suprématie du roi, la supériorité du système monarchique, la cohérence indissoluble de l’ensemble de la communauté politique et l’interdépendance de chacun de ses membres, et la légitimation de l’organisation sociale en place, qu’il s’agisse de la hiérarchie civile ou ecclésiastique. Il résulte que l’ordre social est un ordre naturel voulu par Dieu et qui obéit aux desseins de la Providence.

En marge de cette hiérarchie d’ordres et de ses ramifications en états, on trouve un autre schéma qui rend mieux compte des contradictions et des conflits sociaux de l’époque. Il s’agit de la division tripartite entre les grands, les moyens et les petits. Par grands, il faut entendre la noblesse et le clergé, par moyens, les letrados, ces licenciés ou docteurs en droit formés dans les universités et les colegios mayores, et par petits, l’univers des paysans, des petits artisans, etc. Comme le fait remarquer l’humaniste et historien Diego Hurtado de Mendoza :

Les Rois Catholiques ont mis le gouvernement de la justice et les affaires publiques entre les mains des letrados, gens moyens entre les grands et les petits, sans offense des uns ni des autres ; dont les lettres légales, la prudence, le secret, la vie simple et sans corruption de moeurs étaient la profession (…) Cette façon de gouverner, établie alors avec moins de diligence s’est étendue peu à peu à toute la chrétienté et se trouve aujourd’hui au faîte du pouvoir et de l’autorité.

Bibliographie

Bennassar, B., Un siècle d’or espagnol, Paris, 1992; Domínguez Ortiz, A., Las clases privilegiadas en la España del Antiguo Régimen, Madrid, 1973; González Alonso, B., Sobre el Estado y la Administración de la Corona de Castilla en el Antiguo Régimen, Madrid, 1981; Hermann, Ch. (coord.), Le premier âge de l’Etat en Espagne, Paris, 1989; Sánchez Agesta, L., El concepto del Estado en el pensamiento español del siglo XVI, Madrid, 1987.
 
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