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Anticléricalisme et picaresque dans le Lazarillo de Tormes

Rien ne permet d'avancer que le clergé ait été plus dévoyé ou indiscipliné au début des temps modernes qu'au Moyen-Âge ; néanmoins, au milieu du XVIe siècle, les nouvelles formes de dévotion, l'éclosion de la Réforme protestante et les appels pressants à un concile œcuménique avaient fait de la discipline du clergé un sujet, auquel les clercs et les fidèles se montraient de plus en plus sensibles. L'opuscule promis à un avenir florissant paru en 1554 en Espagne, La vie de Lazare de Tormes, par la thématique de certains chapitres et sa verve anticléricale a pu conduire certains critiques à considérer l'auteur anonyme comme un érasmiste, voire un hétérodoxe castillan. Toutefois, la confrontation de l'œuvre au contexte général de son temps révèle la reprise de motifs populaires courants, souvent d'origine médiévale, et un discours anticlérical souvent mordant, toujours facétieux mais pas nécessairement hérétique.

Introduction

On relève en Espagne, au même titre que dans les autres pays européens, un discours anticlérical persistant depuis le Moyen-Âge jusqu'au milieu du xvie siècle, dans des cercles populaires ou lettrés. S'agissant d'un terme récent et fortement connoté à l'époque contemporaine, notamment dans les pays latins, le terme anticlérical et son dérivé, l'anticléricalisme, a longtemps été récusé par l'historiographie moderne, française notamment, car on lui reprochait de renvoyer à un contexte étranger à celui des xvie et xviie siècles, celui de la sécularisation du politique et de son affranchissement de la tutelle religieuse. L'historiographie anglo-saxonne, peut-être moins façonnée par les conflits idéologiques liés à la séparation de l'État et de l'Église, a très vite utilisé le terme pour en définir les caractéristiques dès la fin du Moyen-Âge. Elle vit derrière la Réforme l'une des premières atteintes décisives portées à l'institution ecclésiastique et à la prétention de celle-ci de régir l'ensemble de la société ainsi que de façonner les consciences.

Malgré la grande variété d'approches du phénomène, on peut entendre l'anticléricalisme, dans le prolongement de la définition proposée par Heiko A. Oberman, comme des attitudes et des conduites qui, depuis le Moyen-Âge en Europe, engendrèrent des œuvres littéraires, inspirèrent des actions politiques et provoquèrent parfois des mouvements sociaux contre ce qui était perçu comme des privilèges injustes Ces protestations s'élevaient contre les attributions particulières qui étaient à la base du pouvoir dont jouissait le clergé (privilèges sociaux, politiques, économiques, sacrés ou sexuels). Il s'agissait de griefs qui, tant par leur forme que dans leur contenu, émergeaient d'une longue tradition critique à l'égard du premier ordre. Et de façon significative, selon le lieu, le moment ou le milieu social concerné, l'anticléricalisme s'est concentré sur l'autorité papale, épiscopale, sacerdotale, monastique ou sur l'influence intellectuelle du clergé.

Toutefois, il ne s'agit pas d'une critique contre la personne d'un clerc, mais bien de la corporation ou de l'ordre ecclésiastique en tant qu'"état", qui est en cause et qui perce, de façon directe ou indirecte, à travers les propos ou les écrits. Dans la péninsule ibérique, cet anticléricalisme, à la différence de ce qui se produisit dans d'autres pays européens, ne fédéra guère les divers courants de contestation de l'ordre ecclésiastique. Si, comme l'avait signalé, à juste titre, Lucien Febvre, l'anticléricalisme n'était pas à l'origine du protestantisme, il n'en demeure pas moins qu'il fut, au début des temps modernes en Europe du Nord un ferment d'unification et d'intégration de mouvements sociaux et religieux hétérogènes, que rien ne prédestinait à faire cause commune. Il ne s'agit pas, dans le cadre de cet article, d'analyser les causes de cet échec, mais de relever l'existence de ces courants critiques à l'égard de l'institution ecclésiale en Espagne et de circonscrire leur portée dans La vie de Lazare de Tormes, publié en 1554 en Espagne.

En effet, la veine anticléricale du Lazarillo ne fait guère de doute : cinq des maîtres ou protecteurs de Lazare sont des religieux et nul de ceux-ci ne se caractérise par ses vertus chrétiennes ou le respect des obligations inhérentes à son état. Pis, toutes les références secondaires à des religieux sont sarcastiques. De surcroît, l'anonymat derrière lequel se cache l'auteur de l'œuvre a conduit certains critiques à y déceler l'empreinte d'un hétérodoxe ou d'un hérétique et ce, d'autant plus que, cinq ans après sa publication, l'opuscule fut censuré par l'Inquisition espagnole aux côtés de dix-huit autres ouvrages de littérature profane en langue castillane. Ainsi, plusieurs publications récentes défendent l'idée d'un anticléricalisme viscéral qui imprégnerait l'œuvre et qui reflèterait les conceptions d'un esprit critique vis-à-vis de l'Église de Rome voire à l'égard du fait religieux.

Cependant, afin de pouvoir apprécier le caractère des critiques en cause et le profil religieux de son auteur, encore est-il nécessaire d'éviter tout anachronisme mais également toute distorsion de la nature ou de la portée du discours en cause. Aussi replacera-t-on l'œuvre dans le contexte plus vaste de l'anticléricalisme de la première moitié du xvie siècle, notamment à la veille de l'abdication de l'Empereur, au moment de la publication de l'ouvrage. Il s'agira de circonscrire la signification des attaques portées contre le premier ordre et de saisir le sens de cet anticléricalisme, malgré les nombreuses interrogations que suscitent les conditions de la rédaction de l'opuscule.